
Le genre horrifique se décline de plusieurs manières. D’abord il y a le bon vieux Slasher des familles. Celui où une espèce de tueur en série défouraille une bande d’ados un peu cons. Il y a le torture porn à la Saw où l’horreur se conjugue aux pires sévices. Et puis, il y a bien sûr l’horreur psychologique, beaucoup plus subtile, plus nuancée mais, quand bien maîtrisée, absolument redoutable. Quid de Mouthwashing ? Rien qu’une plongée cauchemardesque et abstraite dans la folie qui s’installe au sein d’un équipage perdu dans l’espace. Et le pire c’est qu’on en redemande ! Portrait d’une gifle au bon goût de bain de bouche.
Mouthwashing ne vous a peut-être pas échappé si vous tapez dans le genre horrifique. Il est sans doute la perle perle d’horreur indé qui s’est illustrée en fin d’année 2024. Ce titre est le fruit des petits gars du studio suédois Wrong Organ, à qui ont doit déjà How Fish Is Made. Un bref coup d’œil aux deux titres permet de saisir déjà leur style personnel : visuels surréalistes avec une dose de graphismes low-poly de l’époque PSX, histoire torturée et sibylline de laquelle se dégagent des thèmes profonds, ambiances dérangeantes et anxiogènes… Voilà tous les ingrédients qui composent leur recette miracle et unique en son genre. Mouthwashing, leur dernier titre, est l’occasion de la perfectionner en suivant la descente aux enfers quasi-lovecraftienne de l’équipage d’un vaisseau spatial.
Le Tulpar est le vaisseau de transport de la compagnie Pony Express. Composition de l’équipage : le capitaine Curly, son second le navigateur Jimmy, le mécanicien de bord Swansea, l’infirmière Anya et le stagiaire Daisuke. Des gens somme toute ordinaires en apparence et qui pensent mener une énième mission de routine. Jusqu’au jour de l’accident. Un astéroïde percute le vaisseau causant de graves dégâts à son intégrité. Certes, la mousse isolante qui colmate les brèches empêche ce petit monde de connaître un trépas funeste. Mais les conséquences n’en sont pas moins dramatiques : le capitaine Curly est sévèrement mutilé et le vaisseau n’est plus qu’une épave errante. Alors que l’espoir de voir les secours arriver s’amenuise et que les réserves de survie diminuent, la folie s’installe lentement à bord et le cauchemar commence. Un cauchemar qui a des choses à dire.

Vous l’aurez sans doute compris en matant les quelques screens et la bande-annonce de lancement du jeu : Mouthwashing est d’abord affaire d’ambiance visuelle. L’atmosphère doit en effet beaucoup à la direction artistique du jeu qui emprunte un style de plus en plus populaire en ce moment : le low-poly. Pensez à l’ère de la PlayStation 1 ou des premiers jeux 3D sur PC. Ceux qui s’affichaient en 256 couleurs avec des rendus logiciels aux textures aliasées au possible. Si les partisans du photo-réalisme en seront pour une belle crise de foie, ceux qui feront confiance au jeu, se plongeront dans une ambiance exceptionnelle. Avec ses teintes « charnelles » de rouge, orangé, brun et rose, et son aspect qui touche parfois à l’horreur analogique, Mouthwashing vous plonge dès le début dans une aventure qui sera viscérale sur tous les plans.

L’imagerie est aussi au cœur de la terreur. Et elle utilise pour cela une recette très éprouvée : celle de la banalité. Des éléments qui en apparence font partie du décor prennent rapidement une tournure horrible alors que la plongée dans la folie s’opère. Sans compter les séquences abstraites et hallucinatoires qui parsèment votre aventure. Plus on avance, plus l’aventure devient éprouvante. On part de simples choses en apparences perturbantes pour finir par plonger dans l’horreur viscérale. La progression vers les abîmes de l’insoutenable affiche une maîtrise exceptionnelle qui nous happe impitoyablement. On mouille notre chaise à l’idée de continuer, mais nos jambes avancent malgré tout tandis que notre cerveau brode sur les futures horreurs à venir. En vain car le jeu sait nous prendre toujours par surprise.
La bande-son, à la fois atmosphérique et terrifiante jusque dans les plus infimes détails, vous mettra dans un mal-être absolu. Elle lorgne sur des compositions à la Silent Hill mais là aussi sur la fameuse horreur analogique et ses sonorités distordues et abstraites. Elle va jusqu’à même jouer avec vos propres sens pour vous impliquer davantage dans le processus horrifique. Rajoutez à cela les transitions non-diégétiques à base de glitches et freezes, et le malaise atteint alors des summums. Là est l’immense force de Mouthwashing : convoquer un véritable cauchemar artistique et technique sur votre écran.

La structure du gameplay peut se résumer à un walking-simulator avec quelques phases d’interactions. Rien de bien complexe en somme. Vous aurez également affaire à quelques puzzles et même un inventaire à gérer. Mais rien d’insurmontable. Un peu d’observation, de jugeote et de mémoire et vous progresserez comme un saumon dans une rivière. Il y aura même quelques phases « d’action » mais elles sont très occasionnelles. Ne recherchez pas la complexité des gros triple A, vous serez vite déçu.e. D’autant plus que le jeu est franchement court. Il vous faudra une poignée d’heures pour le finir !

En fait, la raison d’être du gameplay est surtout de servir de conducteur des événements narratifs du jeu et plus particulièrement son approche de l’horreur. Celle-ci se manifeste en effet dans certaines séquences. Croyez-moi, vous vous retrouverez à quelques reprises face à des situations qui vous figeront sur votre chaise mais en diront long aussi sur les événements du jeu. Et même sur la nature même des personnages et leur histoire. Règle numéro 1 du jeu : rien n’est laissé au hasard et tout sert l’histoire. Une règle qui nous pousse en conséquent à considérer avec méfiance ce qui nous entoure. Qu’est-ce qui nous attend au détour d’une porte qu’on ouvre? D’un gâteau qu’on prépare ? Le moindre de nos gestes semble mouvoir l’histoire vers quelque chose de terrible.
Et c’est évidemment celle-ci qui est l’autre point fort du jeu. On part d’un simple postulat : un vaisseau est perdu dans l’espace et le désespoir s’installe. Et la suite est une longue descente dans la folie qui s’illustre au travers de séquences s’inscrivant à diverses époques du récit. Elles précèdent autant qu’elles suivent l’incident. Et à ces tranches de vies s’intercalent des scènes oniriques et cauchemardesques chargées d’une symbolique forte. Face à cette narration quelque peu éclatée, il n’appartient qu’à nous de reconstituer le fil des événements. On découvre alors que Mouthwashing est avant tout un portrait d’êtres humains et des ténèbres qui les rongent.

Les personnages usent d’une apparence singulière qui joue les funambules sur la corde entre réalisme et artistique. Et le malaise vient aussi de là, de ces figures abstraites aux visages grotesques. Anya et ses yeux de cocker éreinté, Swansea et son faciès patibulaire ou encore le capitaine et son apparence de rescapé d’Hellraiser… Mouthwashing vous met face à une étrange foire aux monstres humains tout droit sorti d’un rêve fiévreux et alcoolisé. De ceux qui nous foutent le malaise au réveil et nous hantent pendant des jours et parfois pour toujours. Là est d’ailleurs toute la clé du jeu : l’horreur prend source dans leur histoire, leurs peurs, leurs angoisses…

Car l’évolution du jeu est aussi une évolution des personnages. Certes ce sont des êtres comme vous et moi. Mais on sort ici de ce style trop souvent galvaudé des êtres humains face à une horreur palpable et concrète. La folie ici ouvre les portes et lève les voiles sur la complexité de ces êtres parfois attachants, parfois repoussants. Mais toujours humains, pour le meilleur et pour le pire. Jamais on ne se fatigue de l’histoire du jeu et des échanges avec les personnages. Le tout use habilement de transitions glitchées pour désorienter le joueur sans pour autant jamais tarir sa curiosité. On en vient à chercher le moindre détail pour comprendre le récit : une phrase étrange, un sous-entendu sinistre, un élément du décor qui renseigne sur un non-dit terrifiant.
Mouthwashing nous rappelle ainsi que l’horreur ne prend pas toujours source dans les imageries sanglantes et fantaisistes que le genre affectionne souvent. Mais que ces dernières peuvent être aussi la traduction symbolique de ce que nous sommes, de notre humanité torturée et parfois monstrueuse qui fait face aux terribles épreuves de l’existence. C’est là, dans ce cocon humain, dans l’entrelacs des comportements face à une situation tragique et terrible, dans la façon dont chacun aborde ses responsabilités et dans le rapport des personnages entre eux. Des interactions qui nous rappellent que rien n’est acquis par avance ici, pas même l’humanité. Et derrière l’apparente honnêteté d’un personnage peut se cacher un puits dont le contenu se révèle à la lueur d’une action, d’une confession désespérée ou d’un échange houleux. Mouthwashing c’est ça avant tout : un portrait d’êtres humains se mettant à nu dans un cauchemar.

Mais le jeu aborde aussi les vecteurs extérieurs qui mettent à mal cette humanité que l’on valorise tant. De nombreux thèmes sont explorés en sous-texte au cours de l’aventure. À commencer par l’esprit corporatiste omniprésent dans notre monde. Le Pony Express est la caricature de ces entreprises qui sous une apparente bienveillance n’attendent en fait qu’une servilité aveugle de votre part. Lisez les affichettes dans le salon pour vous en rendre compte. On y voit se résumer l’aliénation de l’humain avec le sourire du cynisme. Un cynisme qui infectera bien d’autres séquences et nous fera questionner pas mal de choses que l’on pensait acquises. L’histoire traite aussi de la résilience humaine face au fatalisme. Et du sens de la responsabilité qui nous incombe face à une telle situation. Des thèmes qui là encore mettent en lumière cette humanité bien plus complexe qu’on le croit.

En somme l’aventure est un portrait d’êtres humains terriblement imparfaits sur fond de cauchemar. Terriblement attachants ou débectants certes, mais au final terriblement « nous ». Cela aurait pu être raconté d’une façon toute banale. Après tout on peut trouver ce genre de récit dans n’importe quel feuilleton où les relations humaines sont au cœur de l’intrigue. Mais Mouthwashing use de la symbolique et de l’horreur pour traduire l’aliénation qui gangrène l’équipe, la perte des repères, le désespoir qui pousse aux gestes désespérés et les décisions parfois cruelles que l’on doit parfois prendre. Le résultat est un gros direct dans le cœur, la tête et parfois aussi l’estomac. On soulignera hélas un petit bémol : une traduction française un peu approximative à certains moments. Rien de grave mais ça peut faire un peu tiquer.
Mouthwashing est une expérience artistique et psychologique absolument redoutable. Un cauchemar sur écran qui se veut viscéral, brut de décoffrage, sanglant et plus que dérangeant. Sur la base d’un postulat très simple, le jeu utilise l’horreur pour broder un portrait de personnages profondément percutant. Vous en aimerez certains et en haïrez d’autres. Vous assisterez impuissant.e à ce cauchemar que vous contribuerez à faire évoluer rien qu’en faisant avancer votre personnage. Et à la fin, quand vous quitterez le jeu une fois fini, sans doute que vous vous poserez certaines questions profondes.
C’est peut-être ça le secret de Mouthwashing : le jeu nous ôte nos œillères et nous voyons ainsi l’humain pour ce qu’il est. Pour le meilleur et le pire. Et arrive alors cette chose, peut-être la plus terrible qui soit. On s’interroge sur sa propre humanité. Tel un memento mori balancé froidement à notre visage, il nous hante et nous ramène à notre condition première. Dans Mouthwashing , l’humain génère l’horreur et l’horreur révèle l’humain. Et tout ça dans un petit jeu au style lo-fi qui à lui seul écrase bien des triple A au marketing tape-à-l’œil et à l’exécution foireuse. Fatalement, on le déconseillera à un public très sensible. Mais pour qui aura les tripes de se lancer, l’expérience vous hantera un long moment !